Les éléments mystiques de la dévotion

Par Satguru Bodhinatha Veylanswami


La dévotion au temple hindou devant la murthi (statue) ressemble à la préparation d'un cari indien. On épluche tout d’abord les légumes, puis on les coupe en petits morceaux. Dans une casserole, on chauffe un filet d'huile, où on ajoute des épices, des piments secs, des graines et une cuillerée de dahl sec. Bientôt les graines éclatent et dégagent un agréable parfum. On y ajoute des feuilles de cari et des oignons  qu’on dore légèrement. On y introduit des tomates qu’on laisse mijoter quelques instants. Puis on met du sel, des épices en poudre, telles que le curcuma et la poudre de cari. On fait mijoter encore un peu. Enfin, on y ajoute les légumes, qu’on a cuits à la vapeur, bouillis, cuits au four ou frits. Puis on cuit le tout ensemble. Comme tout bon cuisinier en attestera, il faut nombre d’ingrédients pour transformer les légumes en un délicieux cari, digne de très bien nourrir nos corps. 


Quant à l’âme, ce sera la puja faite au temple qui la nourrira le mieux. Pour que la puja réussisse, elle a aussi besoin d’une méthode précise et de ses ingrédients à elle.


1. Le premier ingrédient pour une puja efficace, c’est la connexion entre le temple physique et les mondes subtils. Celle-ci doit être solide comme la connexion d’un ordinateur au réseau informatique. Une moindre connexion ne pourrait transférer qu'une toute petite quantité de données comparée aux connexions à fibres optiques. 


La portée et le rendement de la connexion du temple aux mondes subtils dépendent de trois facteurs : 1) la nature de la conception du temple, surtout si elle provient à son origine d’une vision d’un Dieu, 2) depuis combien de temps y fait-on des pujas régulièrement, sans relâche, et avec dévouement, et enfin 3) combien de pujas y fait-on chaque année et avec quelle force spirituelle.


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Par leurs jolis chants, les adeptes envoient toute leur dévotion vers les habitants des mondes subtils : les devas représentés ici en jaune et les Dieux en leurs corps de lumière. L'offrande musicale des chanteurs atteint sa destination grâce à la proximité du temple et sa force mystique.

2. Le deuxième ingrédient d'une puissante puja dépend du moment où il a lieu, et s’il est propice pour atteindre le Dieu. Par exemple, le jour d’une grande fête annuelle, telle que Ganesha Chaturthi, est très propice pour adorer ce Dieu-là. Il y a aussi les Ganesha Chaturthi mensuels qui se produisent le quatrième tithi de chaque mois lunaire (un tithi est un jour lunaire soit un trentième du mois lunaire), et ce tithi-là est plus pour adorer Ganesha favorable que les autres jours du mois. Dans les deux cas, le bon augure se rapporte à la période exacte où le tithi est au pouvoir. Par exemple, à Hawaï, Ganesha Chaturthi en 2020 le tithi a duré d’environ 7 heures du matin le 21 septembre jusqu'à 5 heures du matin le 22. Pour rendre la fête plus pratique pour les dévots, certains temples reportent les pujas de fête au week-end, même si le moment le plus propice était quelques jours avant ou après. Ce n'est pas idéal.


3. Le troisième ingrédient est la compétence, la connaissance, la pureté, la compréhension mystique et la profondeur de la dévotion du prêtre ou des prêtres exécutant la puja. Durant la cérémonie les prêtres invoquent le Dieu au moyen de mantras, de mudras et du déroulement mystique et rituel. Ils supplient Dieu de venir habiter momentanément la murthi, d'accepter nos prières et de répandre bénédictions et amour parmi l’assistance. Mon guru, Sivaya Subramuniyaswami, fournissait d’autres aperçus :  « Lorsque vous adorez le Dieu au temple par la puja, vous l’invitez  à sortir de son microcosme et à s’introduire dans notre macrocosme. Votre dévotion, les couleurs, les sons et les formes de vos pensées et même votre aura physique fournissent tous l’énergie nécessaire à ce passage. Le pujari (prêtre) purifie et magnétise la murthi pour qu’il se produise. Les Dieux et les dévas magnétisent également la statue de leur énergie, et enfin le moment est venu où ils peuvent sortir du microcosme, entrer en notre macrocosme et bénir l’assemblé. Pour vous ils ne sont restés qu'un instant, mais de leur point de vue leur visite a duré davantage. La notion du temps des mondes subtils diffère de la nôtre.


Les Hindous ont tendance, aujourd’hui, à faire leurs pujas dans des langues autres que le sanskrit, ce qu’on justifie généralement en disant que les dévots seront alors capables de comprendre ce qu’on chante. Bien sûr, cette idée n'est pas soutenue par les Védas ou les Agamas, source des mantras. À travers les siècles, on a chanté les mantras uniquement en sanskrit. Et selon mon expérience, les mantras chantés dans une autre langue n’ont pas le même pouvoir qu’en sanskrit. Gurudeva soulignait que les chants de puja sont plus efficaces en sanskrit quant à invoquer la présence du Dieu. Cependant, d’autres langues sont très appropriées pour le chant dévotionnel. Elles possèdent d'innombrables hymnes magnifiques qui fondent le cœur. Il a également soutenu que les diverses langues sont parfaitement capables d’expliquer et d'interpréter les philosophies et la religion avec grande précision.


4. Le quatrième ingrédient surprendra peut-être certains de nos lecteurs : le comportement et l’attitude intérieure des dévots contribuent largement à la puissance de la puja. J’ai remarqué cela, il y a des années au cours des pujas faites à Kauai Aadheenam. Les moines en faisaient tard la nuit et tôt le matin lorsqu'il n'y avait pas de dévots présents. Il devint évident que la présence d’âmes dévouées était un élément essentiel pour une puja bien réussie. Pourquoi? Parce qu’elles fournissaient de l'énergie grâce à leur dévouement, leurs prières intenses, la nature de leurs pensées et même les couleurs de leur aura.


5. Le cinquième ingrédient consiste en des offrandes :  fruits coupés, aliments cuits, lait, eau, et fleurs parfumées. Ceux-ci jouent un rôle important dans le fonctionnement interne de la puja. Ce n’est pas la substance physique brute offerte que Dieu accepte, mais plutôt l'énergie vitale ou le prana que rayonne l'offrande au moment où le prêtre la présente.


Les mêmes principes s'appliquent durant la cérémonie du feu, nommée yajna ou homa. Jayendrapuri Mahaswamiji, responsable du Kailash Ashram à Bengaluru, a visité notre monastère il y a quelques années. Ses trois prêtres ont exécuté un yajna complexe dans notre temple Kadavul avec nombre d’offrandes de divers bois et céréales qu'ils avaient apportés d'Inde. Par la suite, Swamiji a expliqué qu'Agni, le Dieu du feu, transporte les offrandes au Dieu au nom duquel on fait le homa et ce, sous une forme purifiée pour que le Dieu les transforme en bénédictions.


Lorsque ces cinq ingrédients se réunissent dans une même puja, celle-ci va certainement s’avérer puissante, apportant aux dévots d’importantes bénédictions de la part des mondes subtils. Dans une puja qui dure environ une demi heure, par exemple, ces bénédictions arrivent pendant l'arati final (flamme de la lampe que le prêtre passe devant le Dieu au point culminant de la puja). Pendant une puja qui dure plus longtemps, les bénédictions se déversent également au moment où le rideau s’ouvre pour révéler le Dieu tout nouvellement vêtu et décoré. Dans les deux cas, le moment de l’arati ou l’ouverture soudaine du rideau,  le Dieu et ses assistants, les dévas, ne font que renvoyer dans l'aura de tous les dévots le prana que ceux-ci leur avaient envoyé par leur dévotion. Toutefois le prana qui leur revient a été divinisé, épuré de tout élément subconscient ou négatif. Les dévots ainsi bénis quittent le temple se sentant édifiés et soulagés de leurs fardeaux. Certains seront motivés à vivre plus tranquillement qu’auparavant, à améliorer leur caractère et leurs rapports familiaux et humains. D’autres seront inspirés à cultiver et perpétuer la culture hindoue en s'adonnant à la musique, à la danse ou à d’autres entreprises artistiques et culturelles.


Il arrive même que certains reçoivent un message divin qui transformera leur vie. Gurudeva décrit cet événement mystique : « Pour bien comprendre le darshan, considérez nos conversations ordinaires. Quand je parle, vous entendez ma voix par l'organe sensible, l’oreille. La compréhension se soulève spontanément dans votre esprit, car vous avez appris à traduire les vibrations acoustiques en compréhension puisque vous connaissez la langue que je parle. Le Darshan est une vibration aussi. Elle se ressent d'abord en voyant la forme physique du Dieu dans le sanctuaire. Plus tard, cette vue physique se remplace par la clairvoyance, une vision, ou un aperçu fin capté par les ganglions sensibles de votre système nerveux, les chakras. Grâce à ces récepteurs, un message subtil arrive à votre esprit, souvent inconsciemment.  Mais le message que porte le darshan directement du Mahadeva – directement de Dieu Ganesha, directement de Dieu Murugan, directement de Dieu Siva lui-même – se manifeste dans votre vie.

 

« C'est ainsi que les Dieux conversent. Leur communication est plus réelle que la nôtre de tous les jours. Il n'est pas forcé d’en saisir tout de suite le sens. Le dévot peut quitter le temple en croyant qu’aucun message ne lui était venu, ou ne saisissant pas précisément en son intellect ce que signifiait le darshan. Considérez les mots que vous lisez actuellement. Ils ne dévoileront peut-être pas tout leur sens qu’au cours de plusieurs jours, plusieurs semaines, ou mois, même. Ce ne sera que par la réflexion que vous en saisirez tout le sens. 

 

La prochaine fois que vous assistez à une puja ou un homa au temple, soyez conscient des nombreux éléments, physiques et subtils, qui le transforment en une sainte connexion, en une communion profonde avec Dieu et les Dieux.

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Les adeptes apportent des offrandes à Siva en même temps que leur prières et leur amour. C'est autant de prana qui arrivera à Siva, que celui-ci divinisera et reflétera sur eux. C'est pour faciliter ces échanges entre les trois mondes que le temple existe.

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